Le célèbre historien français Jean-Luc Einaudi considère que la non reconnaissance de tous les gouvernements français qui se sont succédés, des crimes perpétrés par l’armée française, malgré leur ampleur, était une véritable tragédie, et ce malgré l’importance de cette démarche pour l’établissement de relations franco-algériennes, solides et tournées vers l’avenir. Ajoutant que ces relations étaient très importante pour les deux peuples »


Que pensez-vous des déclarations de responsables algériens (le secrétaire général de l’organisation nationale des moudjahidines, le ministre des moudjahidines, et le ministre de l’intérieur, représentant officiel du président de la république) appelant la France à reconnaitre les exactions de l’armée française en Algérie ?


Les crimes perpétrés par l’armée française entre 1830 et 1962 sont une réalité historique, les forces coloniales se sont imposées en Algérie par le fer et le feu, usant de la terreur pour écraser la résistance qu’elles avaient rencontrée... 
La répression massive a continué, dans le but d’annihiler les révolutions annonciatrices du 19ème siècle. Dépouillés de leurs terres et de leur identité culturelle, les algériens ont été réduits à vivre à l’état d’indigène, privés de tout droit démocratique élémentaire, et vivant pour la plupart dans un dénuement total.

Les colons n’ont cessé d’utiliser une justice expéditive et la répression sous toutes ses formes, pour faire taire les voix algérienne s’élevant contre cette situation et continuant d’incarner les aspirations nationales.

Les massacres commis par la France en mai 45 sont considérés comme la période la plus sombre de cette époque. Commettant également d’innombrables crimes, entre novembre 54 à 1962, par l’utilisation systématique de la torture, des exécutions sommaires, en passant par les zones interdites et rassemblements forcés de la population, l’exécution des résistants algériens, condamnés par les juridictions militaires et autres tribunaux d’exception. Qu’on le veuille on non, cela a été fait au nom de la France, mais n’oublions que la France a également compté des hommes et des femmes qui ont dénoncé et lutté contre la colonisation française, par différents actes, durant ces périodes, refusant la domination d’un peuple par un autre.

Ils représentaient la minorité mais ont toujours été présents. Ce sont eux qui ont préservé l’avenir des relations algéro-françaises. Reconnaitre les crimes perpétrés en Algérie c’est reconnaitre l’histoire et les graves dommages faits au peuple algérien, et des souffrances qu’il a subies et qu’il continue à subir.

Le drame est qu’aucun gouvernement français n’a reconnu ses crimes ni leur ampleur. Nous avons en plus de cela vu apparaitre il n’ya pas si longtemps, une loi qui dieu merci a été annulée en raison du tollé qu’elle avait soulevé. Comment peut-on dans ces conditions établir de solides relations bilatérales ? Cette reconnaissance est selon moi une condition sine qua non à l’instauration de toute relation entre les deux pays, chose très importante pour leur peuple et pour la paix dans la région.

Les algériens n’ont pas profité du fait que la France ait demandé à la Turquie de reconnaitre le génocide arménien, tout en refusant paradoxalement de reconnaitre ce qu’elle a fait en Algérie….

Il est sûr que le refus de la France de reconnaitre ses crimes porte un coup à sa crédibilité et a son rôle moralisateur, s’autoproclamant pays des droits de l’homme mais fermant, en même temps, les yeux sur les périodes les sombres de son histoire et ses violations des droits de l’homme. Cette reconnaissance même si elle est tardive pourrait rendre leur crédibilité aux propos de la France.


Certains parlent de la nécessité d’une reconnaissance des deux pays : la reconnaissance du gouvernement français de ses crimes de guerre, et la reconnaissance du gouvernement algérien des assassinats de harkis, des messalistes, et du massacre du 5 juillet à Oran. Qu’en pensez-vous ?


Historiquement on ne peut comparer le gouvernement français au FLN, le premier étant un état fort voulant garder son hégémonie par tout les moyens, et le deuxième, un mouvement de libération et non un état. Nous ne pouvons en aucun cas faire porter aux deux parties une responsabilité égale. L’Algérie ne peut être interpellée qu’après l’indépendance. Le FLN a néanmoins ses zones d’ombres en ce qu’il a lui aussi de crimes à son actif. Je pense qu’il est temps que ces parties de l’histoire, si gênantes soient-elles, soient débattues. Cette question exige la possibilité des chercheurs de travailler en toute liberté.


Quels sont selon vous les défis des deux parties (l’Algérie et la France) sur ce que l’on pourrait appeler « la bataille de la mémoire et du passé » ?


Notre société n’est que le résultat de son histoire. Maquiller le passé ou en effacer certains pans ne signifie pas qu’il n’aura pas de répercussions. Je pense qu’en ce qui concerne la France, et je parle en tant que citoyen français, que le principal défi de cette relation réside dans le regard que le peuple français porte sur cette même histoire et surtout la jeunesse qui a soif de connaitre la vérité. Les anthropologues considèrent la guerre comme un moyen de rapprochement entre les civilisations, si nous appliquons cette idée au différend algéro-français, ne sommes-nous pas en droit de se demander ce que la colonisation a apporté à l’Algérie et à la France ? Je pense en ce qui concerne la France que le principal résultat de la colonisation est l’existence de relations fraternelles entre les deux pays, et entre leur peuple. Il me semble que le peuple algérien est plus proche du peuple français que ne l’est le peuple allemand par exemple. Des millions de familles en France ont été marquées d’une manière ou d’une autre, des séquelles de la colonisation Française. Les jeunes, particulièrement ceux des quartiers des grandes villes, sont issus de cette histoire, et représentent un riche potentiel humain. Je crois en ce qui concerne l’Algérie que la colonisation ne lui aura apportée que la destruction de sa culture, mais je me rappelle ce que le célèbre écrivain Kateb Yacine, disait que la langue française était un butin de guerre qu’il avait utilisé contre elle. De fait l’Algérie a produit et produit toujours de nombreux écrivains d’expression française.


Biographie de Jean-Luc Einaudi

Le célèbre historien français a publié environ 15 ouvrages dont la plupart ont pour thème la guerre d’Algérie, particulièrement la répression colonialiste, ce qui lui avait valu de comparaitre devant la justice suite à une plainte de Maurice Papon, préfet responsable des massacres du 17 octobre 1961. Einaudi s’est, par ailleurs, illustré par ses longues et méthodiques recherches dans les archives et pour avoir rassembler les témoignages des victimes. C’est ce qu’il a, d’ailleurs, relevé dans son dernier livre paru aux éditions du « cherche midi », en septembre dernier, et intitulé « images de la guerre d’Algérie en France-automne 1961 ».

Même si je suis d'accord avec une grande partie du discours de JL Einaudi, je ne peux m'empêcher de penser que sa proximité avec le PCF décridibilise une partie de son discours: le PCF ayant considéré pendant longtemps la main mise de l'ex URSS sur les pays de l'est comme normale, alors qu'il s'agissait d'un colonialisme tout aussi répréhensible.


Mardi 10 novembre 2009 2 10 /11 /2009 09:00
- Par Michel - Publié dans : Histoire - Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
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