
Ghettoïsation, chômage, entraves linguistiques, absence de liens communautaires, sentiment de ségrégation, islamophobie. Pour la première fois, les algériens établis au Royaume-Uni parlent de leur condition d’immigrés. Ils s’expriment sur leurs frustrations et leurs difficultés à s’intégrer sur leur terre d’accueil. Témoignages.
Qui sont les Algériens qui vivent en Angleterre ? Pourquoi ont-ils posé leurs valises en terre victorienne ? Les raisons sont-elles les même pour tous ? Quels sont les précurseurs de ce mouvement migratoire ? Comment se déroule l’intégration des nouveaux venus dans la société britannique ? Ont-ils des difficultés à se fondre dans leur nouvel environnement ? À quoi aspirent-ils ? Quels sont leurs rapports avec les autochtones ? De quelle manière sont-ils perçus par ces derniers ? Entretiennent-ils des rapports avec leur pays natal ? Voudraient-ils y retourner un jour ?
Pour la première fois depuis l’arrivée des premières vagues d’immigrés au début des années 1990, les autorités
britanniques réalisent une enquête sur la communauté algérienne.
Cette investigation confiée au ministère des Communautés et des Gouvernements locaux, Secretary of Communities and Local Government, ne concerne pas exclusivement nos compatriotes. Elle
s’étend à l’ensemble des groupes musulmans qui peuplent le pays, avec l’intention secrète de les extraire de l’influence intégriste, en répondant de manière plus efficace à leurs désirs
d’intégration . Pendant six mois, les enquêteurs ont recueilli de multiples témoignages à travers lesquels des anonymes ont exprimé leurs aspirations et leurs frustrations. Sous le titre
“Comprendre la communauté algérienne”, le rapport les concernant vient d’être rendu public. Il révèle des vérités amères, mais pas surprenantes.
L’isolement est sans doute le sentiment qui trahit l’ensemble des confessions. Pour beaucoup, le choix du Royaume-Uni comme terre de substitution au pays natal et à la France, berceau
traditionnel de l’émigration algérienne, était forcé. L’Hexagone ayant durci ses lois migratoires, de nombreux candidats au départ se sont rabattus sur sa voisine d’outre-Manche. Selon les
enquêteurs, l’insécurité en Algérie pendant les années 1990 avait conduit des milliers d’individus à trouver refuge en terre victorienne où il était relativement facile d’obtenir l’asile
politique.
60% des Algériens en situation irrégulière
Entre 1999 et 2003, la Grande-Bretagne accorda le statut de réfugié à 11 622 Algériens. En 1995, 90% des demandes ont été acceptées. Au début du nouveau millénaire, le nombre de nos
compatriotes ayant obtenu des titres de résidence permanente et la nationalité britannique a atteint des records. Il est passé de quelques centaines en 1995 à des milliers une décennie plus
tard. En 2006, par exemple, les autorités ont procédé à la naturalisation de 1 000 nationaux. Outre les réfugiés, les immigrés comptent une petite élite intellectuelle, issue de contingents
d’étudiants-boursiers, qui ont embrassé des carrières professionnelles dans leur pays d’accueil.
Dans le tas figurent également une foule de jeunes gens qui a mis le cap sur le Royaume-Uni à la recherche d’un avenir meilleur. Certains sont parvenus à
régulariser leur situation administrative alors que d’autres vivent dans le pays illégalement. Des sources citées par les enquêteurs estiment que 60% des ressortissants algériens présents en
Grande-Bretagne sont en situation irrégulière. Leur présence en grand nombre dans le pays reflète une image très masculine de la communauté algérienne. En
effet, selon les résultats de l’enquête, celle-ci est constituée en grande partie d’hommes jeunes et célibataires. Le dernier recensement de la population réalisé en 2001 a dénombré 10
672 résidents algériens, dont 70% d’hommes âgés entre 25 et 44 ans. Depuis, le nombre de nos compatriotes a doublé.
La composante de la communauté commence également à muer.
Plus de familles existent aujourd’hui. Les naissances augurent la formation d’un noyau d’immigrés de seconde génération.
En France, la quatrième se profile déjà. Dans son expertise, le gouvernement britannique a pris soin de relever les différences qui distinguent les deux communautés.
À titre d’exemple, les Algériens vivant dans l’ Hexagone sont originaires des quatre coins de l’Algérie, alors qu’Alger constitue le principal réservoir de l’immigration vers le Royaume-Uni.
Dans ce pays, 80% des Algériens ont choisi Londres comme ville de résidence. La majorité vit dans ses faubourgs ouvriers du nord-est. Le choix de localités comme Islington, Haringey, Brent ou Wood Green n’est pas fortuit. Ces lieux étaient le foyer des demandeurs d’asile, il y a 20 ans. Ailleurs dans le pays, des grappes d’Algériens sont disséminées. Des villes comme Cambridge ou Leicester abritent surtout des cadres universitaires. Peu nombreuses, ces élites ne rendent pas compte du profil socioprofessionnel exact de nos compatriotes.
Chômage et islamophobie
L’enquête décrit les Algériens du Royaume-Uni comme moyennement instruits. 32% uniquement des individus auditionnés affirment avoir des diplômes universitaires. 45% sont au chômage. Ce taux est
plus élevé que la moyenne nationale de l’ordre de 25%. Parmi les personnes actives, 25% ont des emplois hautement qualifiés. Le reste travaille dans l’industrie hôtelière, la grande distribution
et le commerce de détail. Selon des représentants d’associations algériennes d’aide aux immigrés — elles sont une poignée —, l’absence de qualifications et l’ignorance de la langue anglaise,
quelquefois, entravent l’accès au monde du travail.
Certains chômeurs cités dans l’investigation évoquent un climat d’islamophobie qui les pénalise. Ils reprochent en cela aux médias britanniques d’avoir
travesti l’image des Algériens et de les décrire comme des extrémistes. Une femme interviewée évoque le cas de son fils interpellé dans le métro londonien par un usager qui lui a
demandé, provocateur, s’il n’allait pas mettre une bombe dans la rame.
Des témoins ont également illustré ce sentiment d’islamophobie ambiant à travers les péripéties de Hicham Rezza, un agent d’administration à l’université de Nottingham, menacé d’expulsion en 2008
pour des liens prétendus avec El-Qaïda. En 2004, des Algériens étaient arrêtés dans la mosquée de Finsbury Park, au nord de Londres, en compagnie du prédicateur intégriste égyptien Abu Hamza.
Beaucoup parmi les individus qui ont obtenu l’asile politique dans les années 1990 comptaient parmi les militants de l’ex-FIS.
Se faisant plus discrets depuis les attaques terroristes dans les transports londoniens en 2005 et le raffermissement des lois antiterroristes, ils restent néanmoins fidèles à leurs
convictions. Ce radicalisme se confirme auprès d’une partie des individus interrogés. S’identifiant comme des salafistes, ils pensent que la religion musulmane n’est pas appliquée
correctement en Algérie. En revanche, d’autres sondés avouent avoir fui l’Algérie à cause des bravades du mouvement intégriste.
Flou identitaire et isolement
Sur d’autres questions en rapport avec leur identité et leurs croyances, les témoins ont développé des discours tout aussi contradictoires.
Certains se sont présentés comme des Arabes, d’autres comme des Berbères. Un certain nombre ne s’identifie pas à l’Algérie, mais à l’Afrique du Nord. Enfin, une partie affirme avoir embrassé
définitivement la culture britannique. Sans attaches familiales, les jeunes hommes célibataires sont les plus déroutés. Ceux qui n’ont pas réussi leur insertion, les
sans-papiers notamment, se réfugient dans la mosquée ou tombent dans la délinquance.
La condition des femmes n’est pas plus enviable. Le chapitre qui leur est consacré les décrit comme des êtres isolés. Ne parlant pas anglais et sans emploi, la plupart sont confinées au foyer.
“Le conservatisme qui les ligote tranche avec une plus grande liberté dont jouissent leurs compatriotes en Algérie”, conclut l’enquête. Des femmes
interviewées révèlent que leurs maris restreignent leurs sorties en dehors du domicile conjugal, craignant qu’elles soient captées par le modèle de vie à l’occidentale de leurs nouvelles
concitoyennes. Les plus malheureuses souffrent de violences conjugales et finissent par développer des dépressions. L’absence de réseaux de solidarité intracommunautaire accroît leur
solitude. Par exemple, il n’existe aucune organisation de femmes algériennes.
Plus globalement, le tissu associatif est très fragmenté. Les premières associations ont été créées il y a deux décennies, pour porter assistance aux demandeurs d’asile. Depuis, d’autres ont vu
le jour. Certaines ont disparu. Les survivantes sont peu actives. Des compatriotes affirment qu’il est difficile d’obtenir des fonds de la part du gouvernement pour financer des projets
communautaires. L’absence de représentants algériens au sein des institutions publiques, comme les collectivités locales, explique en partie la disqualification de la communauté. Ayant
conscience que cela compliquera davantage son intégration, le ministère des Communautés a émis une série de recommandations, au terme de son enquête. Elles visent globalement à renforcer le
dialogue avec les membres de la communauté algérienne pour mieux appréhender leurs problèmes. En pratique, il s’agit de les associer à des projets socioéducatifs visant à rompre leur isolement,
comme les programmes d’apprentissage de l’anglais et d’aide à la recherche d’emploi. Cela consiste également à encourager la création d’associations communautaires
en leur apportant le soutien financier nécessaire et à inciter les Algériens à participer à la vie publique en intégrant les institutions élues. Enfin, le rapport préconise l’association
de représentants de la communauté dans les débats en rapport avec le dossier des sans-papiers.