Culture

« Oui, c’est vrai. Des hommes et des sociétés ont marqué ce pays avec leur civilisation de sous-officiers. Ils se faisaient une idée basse et ridicule de la grandeur et mesuraient celle de leur Empire à la surface qu’ils couvraient. Le miracle, c’est que les ruines de leur civilisation soient la négation de leur idéal. Car cette ville squelette, vue de si haut dans le soir finissant et dans les vols blancs des pigeons autour de l’arc de triomphe, n’inscrivait pas sur le ciel les signes de conquête et de l’ambition. Le monde finit toujours par vaincre l’histoire. »
Albert Camus, Le vent à Djémila, p.,31.3.



La pose d’une plaque commémorative (sic) sur le frontispice de la maison natale d’Albert Camus à Dréan (ex Mondovi), il y a quelques jours, par l’ambassadeur de France en Algérie, ne relève pas de l’anodin vue des deux rives.

Vue de l’autre rive, l’événement se prête bien à cette lecture chargée, voire même surchargée de sens, à la veille d’une élection présidentielle où se multiplient les gestes ravivant la mémoire commune entre l’Algérie et la France.

Si François Hollande a préféré jeter des fleurs sur la Seine à la mémoire des victimes du 17 octobre 1961, Nicolas Sarkozy, qui voulait panthéoniser Camus au début de son mandat, a préféré le commémorer à la source, sur sa terre natale !

Vue de cette rive ci, rien n’a été dit et le wali d’El Taref qui accompagnait l’ambassadeur de la France faisait dans le diplomatiquement correct puisque le silence pèse lourd sur l’homme et son œuvre parce qu’ici la mémoire de Camus n’a pas droit à la parole. Pareil encore pour le cinquantenaire de la mort de l’écrivain, il y a deux ans où toute parole était non seulement souhaitable mais interdite puisque une pétition circulait déjà pour interdire toute activité commémorative de cet événement.
Entre ces passions de part et d’autre des deux rives que reste-t-il aujourd’hui aux lecteurs algériens de cet homme et de son œuvre ?
La question est pertinente et se pose avec acuité chaque fois qu’il est question de Camus et de son œuvre qui porte l’Algérie dans ses moindres interstices. Car que serait cette œuvre si on lui ôtait sa terre nourricière, sa sève même ?
Le poids du silence sur Camus, ici, a bien une cause : c’est cette conviction que se sont faite, depuis l’indépendance de l’Algérie, certains de nos compatriotes parmi les plus instruits qu’Albert Camus reste un écrivain français, un colonialiste de la première heure. Ses écrits dépeignent le colonisateur et sa conscience d’hégémonie sur les autochtones et autres arabes qui constituent juste un élément du décor. Or, cette position est-elle indemne de parti pris politique et idéologique ?

Un parti pris à la peau dure puisqu’il a résisté cinquante années durant sans même qu’il ait été soumis à la critique scientifique. Le peu de travaux universitaires ou autres contributions, d’ailleurs, ne font que reconduire cet établissement définitif. On se rappelle alors le numéro spécial de la revue de l’ILE de 1990, Albert Camus au présent, qui, dans son préambule affichait cette volonté d’une « lecture algérienne » celle justement de consacrer l’établissement définitif. A la veille de la célébration du cinquantenaire de l’indépendance, ne sommes-nous pas appelés à revoir cette lecture définitive de l’œuvre camusienne qui nous dit, qui nous écrit ?

Cette entreprise relèverait alors du dépassement même des préjugés et autres égoïsmes car elle appellera à la pertinence scientifique, à la lecture productive, celle qui élargirai l’horizon de l’œuvre et l’inscrirai dans de nouveaux contextes puisque ceux qui ont vu l’écriture de l’œuvre sont largement consommés et largement dépassés !

Cette entreprise de renouvellement de la lecture des textes de Camus doit concéder, au moins, ce qui a été admis par les lectures, et qui reste la préoccupation fondamentale de Camus, à savoir : l’homme aux prises avec son destin. Du coup, la question de la réception de l’œuvre camusienne reste d’actualité. Il est évident, à en croire Paul Ricoeur , que l’œuvre reste ouverte et soumise à son lecteur à qui elle appartient et à qui revient le devoir d’élargir et/ou de renouveler son horizon en fonction de ses propres attentes. Cette perspective arracherait l’œuvre de l’horizon qui l’a vu naître et l’inscrirait dans un horizon nouveau celui du présent du lecteur. Il s’agit, pour dire simple, décontextualiser l’œuvre et la recontextualiser en permanence ce dont dépend, fondamentalement, la conscience de la lecture. Car, au demeurant, l’Algérie d’aujourd’hui n’est pas celle d’il y a cinquante ans !
Un constat : si les lecteurs d’aujourd’hui ont conscience de ce fait ils auront conscience certainement que l’œuvre les interpellent…! Le problème encore est que notre mémoire de Camus est vouée au silence et que toute tentative de se le remémorer s’avèrerai vaine du fait que des gardiens de la conscience sont là veillent à ce que cette mémoire camusienne soit vouée aux oubliettes, aux silences. Le paradoxe est que la mémoire qui travaille l’œuvre de part en part, et nous travaille, refuse tout enfermement dans le passé au profit du présent même s’il faut créer des morts conscientes : « Créer des morts conscientes, c’est diminuer la distance qui nous sépare du monde à jamais perdu, et entrer sans joie dans l’accomplissement, conscient des images exaltantes d’un monde à jamais perdu. » C’est bien cette âpre leçon de la terre d’Algérie que Camus a commencé à apprendre dès sa tendre jeunesse. S’il faut s’en apprivoiser, il suffit de parcourir ses premiers écrits écrits entre 1933 et 1935 et publiés entre 1937 et 1939, à savoir L’envers et l’endroit et Noces. Ecrits dans lesquels Camus, il le dit dans la Préface de la réédition de L’envers et l’endroit de 1958, n’a pas beaucoup marché. Il est resté le même. Ces essais sont définitifs, emblématiques même, dans l’ensemble de l’œuvre. Ils racontent les tribulations d’un jeune homme aux prises avec son destin qu’il essaye d’apprivoiser en cherchant des évidences dans la contemplation de la terre d’Algérie et de sa lumière ; où le jeune homme empoignant ses angoisses
errait et allait à la rencontre du monde avec sa conscience lucide : « A cette extrême pointe de l’extrême conscience, tout se rejoignait et ma vie m’apparaissait comme un bloc à rejeter ou à recevoir. J’avais besoin d’une grandeur. Je la trouvais dans la confrontation du désespoir profond et de l’indifférence secrète d’un des plus beau paysage du monde. J’y puisais la force d’être courageux et conscient à la fois. » Ne trouve-t-on pas ces traces dans le « Premier homme » puisque cette errance conduit l’écrivain, le jeune homme, vers cet immense oubli, vers la patrie des hommes de sa race, le lieu de l’aboutissement d’une vie commencée dans ses racines ; le lieu même de la lecture si, toutefois, la lecture accèderait à la conscience de l’œuvre ! Toute conscience d’une œuvre est conscience de lecture, nous dit encore Ricoeur. L’Algérie de Camus telle qu’il l’écrit tout au long de son œuvre se concentre dans ses premiers écrits forgés dans ces « images simples et éternelles », source unique que l’écrivain a gardé au fond de lui. Pour Camus de cette époque, et même pour celui de l’après Nobel, cette source unique irriguée des senteurs et des odeurs de la terre ocre de son enfance algéroise, son ciel bleu écru et la mer argentée, et de loin en loin encore le désert qui se révéla une nuit à Janine… l’a forgé comme homme et comme artiste et lui a donné sa mesure profonde ce sur quoi, en effet, il revient dans la Préface de 1958 : « Pour moi, je sais que ma source est dans L’envers et l’endroit, dans ce monde de pauvreté et de lumière où j’ai longtemps vécu et dont le souvenir me préserve encore des deux danger contraires qui menacent tout artiste, le ressentiment et la satisfaction. »
Il y a dans l’œuvre de Camus une conscience réelle de sa terre natale. N’est-elle pas d’ailleurs la force unique qui le travaille chaque fois qu’il se mettait à écrire ?

Oui, cette conscience est aigue chez ce petit pauvre de blanc de Beb El oued que Jean Grenier, le maître et le tuteur incontestable, avait bien orienté vers des réflexions profondes. C’est lui encore qui l’orienta vers Saint Augustin et Plotin dans ses débuts universitaires. Son mémoire de DES traitait déjà de ces deux philosophes de cette rive ci, deux hommes du Sud, comme lui, méditerranéens et nord africains ! L’homme Camus, et l’artiste aussi, était obscurément, comme il le dit, resté attaché à ses racines du sud, comme Faulkner, à jeter de la lumière sur cette partie obscure en lui que la critique française de l’époque, et même d’aujourd’hui, a oubliée. Ni L’Etranger, ni La Peste, ni L’Exil et le royaume ni encore moins Le Premier homme n’ont fait l’économie de l’Algérie. Elle est cette conscience aigue de l’œuvre qui la ferait accéder à l’éternité de la lecture ! Il n’a point de risque dès lors de dire que cette terre natale tant aimée est celle là même qui dessine cette géographie de l’absurde, quant on sait que l’absurde est ce dur face à face de l’homme avec son destin ; elle serait alors la terre de la révolte, la révolte même faible de l’esprit !
S’il est question, pour le lecteur aujourd’hui, de saisir la profondeur du questionnement absurde n’est-ce pas la terre d’Algérie qui lui apporterait des réponses ? Non seulement des réponses mais les évidences même sur une réflexion profondément humaniste et franchement orienté vers l’universel. S’il est en effet un sens auquel pourrait accéder l’œuvre, et de ce fait de sa lecture ce serait cet universel humain car au demeurant que serait l’Algérie sans cette aspiration à l’universel !
Le travail de renouvellement de lecture qu’il nous appartient aujourd’hui d’effectuer à propos de Camus devrait dégager notre mémoire des clivages idéologiques pour l’inscrire dans l’ordre universel du monde : « Ce pays est sans leçons. Il ne promet ni ne fait entrevoir. Il se contente de donner, mais à profusion. Il est tout entier livré aux yeux et on le connaît dès l’instant où l’on en jouit. Ses plaisirs n’ont pas de remède, et ses joies restent sans espoir. Ce qu’il exige, ce sont des âmes clairvoyantes, c’est à dire sans consolation. Il demande qu’on fasse un acte de lucidité comme on fait un acte de foi. Singulier pays qui donne à l’homme qu’il nourrit à la fois sa splendeur et sa misère ! » Au delà de la guerre des mémoires, comme le dit si bien Mohamed Harbi, ces mots retentiront comme un cri de grâce et délivreront l’œuvre et son lecteur des jougs idéologiques de circonstance. Ce qu’il faut au travail de renouvellement de lecture, à la décontextualisastion et recontextualisation de l’œuvre c’est de donner parole à notre mémoire sourde, interdite de parole, victime alors d’égoïsmes qui n’apporterait rien aux aspirations universelles de l’Algérie d’aujourd’hui.

Camus reste un écrivain de chez nous, un écrivain d’ici.

Il mérite la place qui est la sienne parmi nous, sans préjugés ni égoïsmes, car au moins il nous ouvre les yeux sur notre présent, sur un présent impérissable…!


M.BELHASSEB( enseignant de littérature française à l'université de Guelma ), le 30 janvier 2012.

 

Samedi 11 février 2012 6 11 /02 /Fév /2012 09:44
- Par Michel - Publié dans : Culture - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Youcef Sebti/Les mots vertigineux

C’est l’un des poètes algériens qui écrivent bien. Ses poèmes sont un long voyage littéraire, un interminable voyage.

Né le 24 février 1943, à El-Milia (Jijel), Youcef Sebti enseigne la sociologie rurale à l'Institut national agronomique. Après avoir enseigné la chimie à Skikda. Parmi ses livres déjà publiés on peut citer : L'enfer et la folie, poèmes édités chez les éditions SNED (Alger). Par le truchement de très beaux textes poétiques, Sebti sait parfaitement manipuler sa plume et investir les méandres de la personne humaine. C’est peut- être ça qui offre la force aux mots. , souvent vertigineux mais agréables. Des mots "Dans les gorges poussiéreuses tournoyaient des oiseaux.

Une mélodie mélancolique montait. Avec grâce
Ils planaient au-dessus des eaux, battant de temps à autre de leurs ailes.
Serpent emprisonné depuis des millénaires. Rummel !
Tu rampes pour t'échapper de ta cellule.
Noir, souillé, tu tentes de fuir en vain.
Jamais, Tu le sais, Tu ne sortiras de là.
Mais rapace, tu t'enfonces.
Vaincu, voudrais-tu cacher ta honte ?
Où te creuses-tu une tombe ?
Planète, notre planète, tu enroules sur tes hanches
La ceinture incommensurable des années,
Où vas-tu ? D'où viens-tu ? Vers où nous conduis-tu ?
Dans la sérénité qui se condense avec la fraîcheur le soir tire les rideaux en daim et dans quelques instants tout sera sombre.
Mais...
La nuit a déjà posé ses colonnes, le jour a replié ses ailes transparentes.
Pourquoi cette cadence ininterrompue ?
Vers quel horizon va-t-il furtivement ?
Feuille que les frissons du soir remuent, lambeau d'un habit qui se flétrit.
Pourquoi es-tu sur la chassée ?
Vers où vas-tu ?
Oued Eddous !
Tu te dores au soleil,
Tu n’es plus qu'un amas répugnant d'os, pourras-tu terminer ta longue traversée ?
Es-tu muet ? Es-tu mort ?
Tu regardes ces nuages culbutant au-deçà du Djurdjura. Où vont-ils ?
Oiseau ! Pourquoi ce refrain mélancolique ? L'air est limpide comme un bloc de glace et Je pleure l'été qui se retire, je songe à la vieillesse, à la mort. Qui me dévoreront bien avant le retour du printemps", écrit le poète.

 

Ces passages bien ficelés sont d’une qualité littéraire indéniable. Ce que pensent d’autres créateurs de renommée de confirme le talent de Youcef Sebti. "L'Enfer et la Folie. C'est une sorte de journal de bord (septembre 1962 - octobre 1966) où sont consignés les souvenirs de la guerre et les désarrois d'une jeunesse. Le regard sur la guerre est loin d'être une rétrospective triomphaliste ou discursive ; au lieu du discours guerrier, c'est la poésie intransigeante et totale qui se tient aux détours imprévisibles de l'évènement pour faire feu de ses mots rouges. Cette œuvre magnifique, aux accents parfois rimbaldiens, est un recueil d'une grande densité où des poèmes éclatent sous l'afflux de la, brûlure et du cri. Poèmes d'impatience qui ne tolèrent ni le doute ni la retenue, qui brisent leur propre cadence pour rythmer ce monde à venir qui redonnera leur saveur aux choses et aux mots", écrit l’immense Tahar Djaout sur le fils de Jijel. Cet aveu est forcément une analyse profonde des écrits de Sebti. L’auteur de Chercheurs d’os sait parfaitement bien apprécier l’écriture bien élaborée ; lui-même fut un poète hors pair.

"Prière de trouver la clef de la misère qui un soir enferma ma mère
Dans une tombe froide.
Prière d'inscrire sur la porte de la prison
Mobile où je vis à chaque instant les raisons
De ma colère et de ma haine.
Prière de porter sur le registre
Des objets perdus mon père ce pauvre enragé
Tué pour une pincée de bonheur.
Veuillez avertir le poste de secours
Qu’un fantôme affole dans les cours
Les bonnes âmes de notre ville.
Messieurs les jurés, je vous dis Merde
Pour la jeunesse maudite Merde
Pour la condamnation sans recours", enchaîne l’universitaire.

 

Ces mots si simples et si profonds nous invitent à un voyage au-delà de l’espace et du temps. Plusieurs années après leur écriture, les poèmes de Youcef Sebti demeurent intacts. Comme au premier jet ou il leur donna la vie. La poésie qui voit le jour lors d’une très forte inspiration ne peut guère perdre de son charme.


J'ai connu Youcef, il y a très longtemps, dans les années 1970.Nous avons marché de nombreuses fois sur la route de Skikda à la sortie du village.

J'ai rencontré depuis des personnes qui ont quitté l'Algérie au moment des années noires et avec lesquelles j'ai pu parler de cet ami assassiné, lui qui n'avait comme armes que les mots.

Mardi 27 décembre 2011 2 27 /12 /Déc /2011 09:27
- Par Michel - Publié dans : Culture - Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires


M. ZIANE-KHODJA : Comme d’habitude. Vous voilà aux « Poésiades » ?

YOUCEF SEBTI : Je crois qu’il y a là une tradition qu’il y a lieu de préserver. Le festival est à sa 4e édition, et c’est tout à fait intéressant de ne pas le laisser tomber. D’autant qu’il y a de la part de ses organisateurs (Association Culturelle « Soummam ») une volonté de faire que l’ « unité » et la « différence » s’y manifestent de façon tolérante et décontractée.
-Mais, enfin, ce festival a-t-il quelque chose de particulier ?
-Il s’est déroulé dans une situation un peu particulière (un mois après l’assassinat du président Boudiaf,NLDR), et c’est un peu là sa gageure. Comparativement à ce que j’ai vécu en 1989, il y a comme des politesses que l’on s’est faites cette fois-ci. En 1989, les frictions fraternellement poétiques étaient plus fréquentes. Peut-être que l’ambiance d’aujourd’hui a quelque chose à y voire.
-Et les activités ?
-Beaucoup de poèmes ont été lus. Surtout en kabyle, puis en français. Je ne sais pas si la qualité y est fortement présente, mais il est sûr qu’il y a une volonté de dire quelque chose. Des conférences ont été également données.
-La poésie d’une façon générale ?
-C’est l’ultime créneau que l’on peut atteindre dans la culture, et dans l’art. C’est ce qui vient en final d’un long processus d’ « unités » et de « différences ».
-La société, pourtant, est de moins en moins réceptive au message poétique ?
-Il doit y avoir un public de jeunes porté par toutes ses attentes non réalisées, la mal-vie. Ils y trouvent sans doute, en y accédant, quelques réponses à quelques difficultés d’être. Mais, enfin, l’édition de la poésie pose problème.
-En ce qui vous concerne, la poésie n’est pas votre seule préoccupation ?
-Quand on a plusieurs cordes à son arc, il y a de quoi vous enrichir. J’enseigne, par exemple, la sociologie rurale ; et j’ai comme un plaisir à découvrir –ici et là- ce qui est constitutif chez certains groupes sociaux, autres que le mien. La société rurale est en proie à sa part de crise actuelle. Quant au plan matériel, ses ressources posent problème. Restent alors ses réserves culturelles, par lesquelles elle se trouverait des ressorts moins rouillés. De la sorte, j’ai une propension à macérer continuellement dans le jus de la question culturelle.
-Qu’est-ce à dire ?
-Je crois que dans le chamboulement actuel, l’aspect culturel – je veux dire l’aspect savoir ou connaissance- a quelque chose de primordial sur le reste. En un certain sens, le regard que l’on a sur soi, a quelque chose d’assez déterminant. Qu’à cela ne tienne, il faut naviguer à vue, avec ce que l’on a. Et ce n’est jamais assez pour échapper aux bruits et à la fureur de la houle.
-Vous êtes qui ?
-J’enseigne la sociologie rurale à l’Institut National Agronomique d’El-Harrach. J’ai une formation en agronomie et en sociologie rurale. Je taquine ma muse, et je n’ai publié qu’un seul livre (de toute jeunesse, il est vrai !). Pour le reste, j’ai des articles autour de telle ou telle autre préoccupation qu’il me faudrait réunir. J’ai également sorti des nouvelles qu’il y aurait lieu de rassembler. Nous croyions que la libéralisation allait permettre beaucoup de choses. Mais, ce sont ceux qui ont tiré profit de l’ancien système qui s’en sortiront dans le prochain.


Mohamed ZIANE-KHODJA
*Article paru dans
- DISENSO, revue canarienne d’analyse et d’opinion, février 1996.
- ASMA, revue Ayda Toulouse, septembre 1996.
- POESIA, revue de poésie et de théorie poétique de l’Université de Carabobo –Venezuela, septembre 1998.
- LE JEUNE INDÉPENDANT, quotidien national d’information – Algérie, février 1999.

Mardi 27 décembre 2011 2 27 /12 /Déc /2011 09:26
- Par Michel - Publié dans : Culture - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Communauté : ALGERIE
Youcef Sebti

Hommage à un enfant d'El Milia disparu tragiquement

On le dit souvent –même après sa mort- versatile, déconcertant, insaisissable, qu’il manquait d’engagement. Mais ne voilà-t-il pas qu’on lui reconnaît par-là même, dans le sens où il était indomptable, une certaine liberté d’esprit ? Youcef Sebti, poète quand même frondeur, et partant provocateur, aimait aller en amont des « idées reçues » . C’est aussi celui qu’on avait applaudi à tout rompre, en juillet 1989 à Béjaïa, lors des premières « Poésiades », après sa brillante intervention sur la politique des langues étrangères en Algérie. D’autant plus que c’était une période de débats passionnés et délibérément entretenus par les arrières gardistes du système, se sentant compromis avec l’avènement d’un semblant d’ouverture, après les émeutes d’octobre 1988, autour de la arabisation sur un fond purement démagogique. N’empêche que, trois ans plus tard, il qualifia ceux qui écrivent en français de « masochistes » (lui-même écrivait aussi dans cette langue).


Cela va sans dire la mésintelligence, sur le plan intellectuel s’entend, qui en est résultée entre lui et ses confrères de la plume. Décidément, il n’arrêtait pas, à chacune de ses conférences ou interviews, et en parfait dialecticien, de monter d’un cran dans la subtilité de sa vision des choses. Subjuguant ou décevant son auditoire, il lui aura, en tout cas, dit le fond de sa pensée en toute honnêteté. C’est ainsi qu’il déclara durant les quatrième « Poésiades », dans sa communication « L’esthétique coloniale » : « Il faudra bien s’interroger pour savoir pourquoi nous continuons à mettre le soleil dans nos poèmes, et un peu comme à la manière de l’écriture coloniale ? ». Conscient de la portée du thème, il n’avait pas tari d’arguments pour étayer son développement.

Symbolisant cette source de lumières éblouissantes, dans un ciel bleu, et qui darde ses rayons, il se référa aussi à un célèbre peintre qui visita l’Algérie en 1858 qu’à sa propre expérience en Hollande, dans les années 1970. Cela fit tellement l’effet d’une provocation envers tout le monde (vous voudrez bien m’excuser de ne pas citer de noms, pour des raisons évidentes), que la controverse tourna vite en bataille, mais dans la tolérance et la noblesse d’esprit. Tahar Djaout (1), par exemple, qui n’était pas du tout de son avis, me dira en aparté : « Mais il sait se défendre ! »


Le jour d’après, où j’eus l’occasion d’animer un récital, j’interrompis à un moment donné le programme pour inviter successivement Sebti, Djaout et un autre poète, à me rejoindre sur scène. Là Youcef Sebti, plus surprenant que jamais, se saisit du microphone pour prier Tahar Djaout de reprendre le poème qu’il venait de lire, mais cette fois-ci en berbère. Tahar était à la mesure du défi, bien sûr. Quelle belle confrontation !



Il fallait connaître également l’homme qu’il était, pour l’apprécier à sa juste valeur. Et j’ai eu justement cette aubaine de l’avoir côtoyé durant ses « cures de poésie » à Béjaïa. Je le trouvais communicatif, perspicace et plein de naturel à la fois. Un soir de juillet 1992, alors que je luis posai une question : « comment trouvait-il la ville, par rapport au reste du pays déjà commotionné par le terrorisme intégriste », il me répondit avec humour : « C’est une ville humaine ! » Djaout, qui était avec lui, ne put s’empêcher de sourire. Puis, en dînant ensemble, ce fut une discussion à bâton rompu, sur un peu de tout. En parlant de structures sociales et traditionnelles de la Kabylie, il me conseilla de lire aussi la sociologie rurale algérienne, qui est du reste son domaine.

Si Youcef Sebti nous paraissait pugnace, tenace, abscons ou fluctuant dans ses idées, tant elles étaient parfois contradictoires, et que rien au monde ne semblait pouvoir l’en faire démordre, il était néanmoins réceptif à la suggestion. Il parlait aussi de « l’unité et la différence » qui doivent se manifester, ou de croire en un idéal possible. D’autre part, n’était-il pas l’auteur d’un seul recueil de poèmes, « L’Enfer et la Folie » édité en 1981, et dont il précisait à chaque fois : « de première jeunesse » (écrit entre 1963 et 1966) ? Il avait comme un goût délicat de soi-même. Aussi « excentrique » fut-il à nos yeux, il avait le mérite d’avoir toujours su provoquer en nous de profonds questionnements. C’est surtout cela un esprit libre et indépendant, quitte à s’attirer l’incompréhension du public, et partant la médisance acerbe de ses détracteurs. Dès lors, il doit être lavé de toute imputation gratuite. Tout le reste est littérature. Et puis, quelqu’un osera-t-il lui nier ses qualités intellectuelles et morales ? Ses assassins, eux, n’ont pas hésité un seul instant : ils l’avait vite repéré et porté sur la liste noire, comme celle des « irrécupérables » du IIIe Reich.


Sa position politique ? En tout cas, nous nous souvenons tous de sa longue lettre, parue dans « Alger-Républicain » (un journal réputé pour sa ligne anti-intégriste. Était-ce alors un hasard ? Certainement pas : mais bien un choix !), en vibrant hommage au président Boudiaf qu’on venait d’abattre dans le dos.


Enfin, la dernière fois que je devais le voir c’était à Béjaïa, fin juillet 1992. Nous étions convenus de prendre le même train qui partait pour Alger. Il y avait également un autre poète ( j’espère qu’il est toujours en vie), avec qui j’ai partagé la chambre d’hôtel pour nous réveiller ensemble. C’est ainsi que je pus lui « arracher » ces propos (l’interview qui suit). Car très connu pour ses boutades, il ne voulait pas être enregistrer. Mais il accepta quand même la prise de notes. Aujourd’hui encore, quand cela me revient à l’esprit, je me surprends à rire, puis à m’attrister. Sacré Youcef ! Ils ont eu raison de toi, alors que tu avais la tête pleine à craquer d’espoir !

Socrate, accusé de ne pas croire aux dieu de la ville et de « corrompre » la jeunesse, fut condamné à boire la ciguë.

Ses amis lui avait savamment organisé une évasion, mais il refusa gentiment l’offre, jugeant cela contre ses principes. À court d’arguments pour descendre sur le terrain noble des idées, ils ont décidé de sabrer tous ceux qui font preuve d’intelligence. Seulement, ce qu’ils semblent ne pas comprendre, c’est que l’Algérie appartient à « la famille qui avance ». Elle s’écrit avec votre sang, notre sang.


(1)Tahar Djaout (poète, écrivain et journaliste algérien, de renom) était assassiné aussi, un 26 mai 1993

http://www.bouchene.com/l'enfer.htm

Mardi 27 décembre 2011 2 27 /12 /Déc /2011 09:25
- Par Michel - Publié dans : Culture - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
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